Même si les protagonistes ne le reconnaissent pas ouvertement, l’ombre de l’Iran a plané sur la réunion de Washington entre les ambassadeurs du Liban, d’Israël et des États-Unis, sous l’égide du secrétaire d’État américain Marco Rubio. D’ailleurs, le communiqué final, publié à l’issue de cette réunion, mentionne, dans un de ses points, la position américaine d’appui au gouvernement libanais dans sa volonté de monopoliser les armes et de mettre fin à l’influence iranienne « excessive » dans le pays. Cette petite phrase alimente ainsi la lecture selon laquelle toute cette réunion a été essentiellement conçue pour empêcher l’Iran de renforcer son influence au Liban en l’incluant dans un éventuel accord avec les Américains.
Des parties libanaises proches de l’Iran rappellent ainsi que c’est à partir du moment où le document en dix points des propositions iraniennes envoyé (la semaine dernière) aux Américains a été divulgué que les Israéliens ont commencé à chercher le moyen de l’entraver et, surtout, d’empêcher qu’un cessez-le-feu au Liban soit inclus dans un accord éventuel américano-iranien. Le souci principal des Israéliens était en fait, toujours selon ces mêmes parties, de pousser à la poursuite de la guerre contre l’Iran, mais surtout d’empêcher la conclusion d’une trêve au Liban.
C’est la raison pour laquelle les Israéliens se sont déchaînés contre le Liban le mercredi 8 avril, juste après l’annonce d’une trêve de deux semaines entre l’Iran et les États-Unis, afin de négocier un accord. Les Israéliens ont ainsi bombardé violemment des quartiers de Beyrouth épargnés jusqu’alors, suscitant une vague de condamnations de la part de nombreux chefs d’État et responsables internationaux. Dans ce contexte, il est devenu difficile d’afficher publiquement le refus de toute trêve au Liban. D’ailleurs, le président américain lui-même avait demandé, selon des médias américains, au Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, de revoir à la baisse l’intensité des bombardements contre le Liban, notamment pour que l’Iran n’utilise pas cet argument pour refuser de participer à la rencontre d’Islamabad.
C’est ainsi que serait donc née l’idée de répondre, à ce moment précis, à la proposition du président libanais, faite il y a plus d’un mois, d’entamer des négociations directes entre les Israéliens et les Libanais sous l’égide des Américains. Il s’agissait, en quelque sorte, de faire preuve de bonne volonté en répondant positivement à la main tendue libanaise, mais aussi de court-circuiter la tentative iranienne de maintenir une grande influence sur le dossier libanais. En même temps, les Israéliens ne se sentiraient pas liés par la nécessité de respecter la trêve si elle est appelée à se prolonger entre l’Iran et les États-Unis, puisque désormais, des négociations directes et indépendantes de ce processus ont commencé avec le Liban.
D’une certaine façon, le bilan de la rencontre de Washington pourrait se résumer ainsi : pour les Américains, il s’agissait d’éloigner l’Iran de ce dossier, et cela s’est d’une certaine façon réalisé. Pour les Israéliens, il s’agissait d’obtenir des concessions au Liban, sans la moindre contrepartie, tout en tentant de briser le tabou des négociations directes. Pour le pouvoir, l’objectif est de s’imposer comme l’interlocuteur au nom du Liban, après une certaine perte de crédibilité due au déclenchement de la guerre le 2 mars et aux combats qui se déroulent au sud du Litani, dans une zone où l’armée était censée avoir imposé son contrôle.
Indépendamment des commentaires suscités par cette rencontre et surtout par le communiqué final, qui, aux yeux du Hezbollah, donne le sentiment d’une entente tacite entre les autorités libanaises et israéliennes pour le désarmer et détruire l’influence iranienne, chacune des parties peut considérer avoir atteint son objectif principal dans cette démarche. Toutefois, il y a aussi un point de plus marqué par les Américains qui consiste dans le fait qu’ils ont montré aux Israéliens qu’ils sont présents dans les négociations directes entre eux et le Liban alors que les Israéliens ne sont pas présents dans leurs négociations avec l’Iran. De leur côté, les Israéliens ont refusé d’accorder au Liban un cessez-le-feu même provisoire.
En dépit de ces négociations directes, le Liban pourrait continuer, même indirectement, de figurer sur l’agenda iranien pour le prochain round de pourparlers. Les parties libanaises proches de l’Iran affirment, dans ce contexte, que ce dernier continuera à vouloir inclure un cessez-le-feu au Liban dans ses négociations avec les États-Unis, tout comme il le fait pour la situation dans les États du Golfe et pour l’ouverture du détroit d’Ormuz. Pour l’Iran, il s’agirait donc d’un contexte global. Mais c’est justement ce que les Israéliens veulent éviter, sans toutefois être prêts à faire la moindre concession au Liban. À Washington, un pas a certes été accompli, mais l’évolution de la situation reste visiblement tributaire des développements régionaux et internationaux.



