La tenue du Conseil des ministres jeudi a permis à toutes les composantes du gouvernement de respirer. Même si le sujet épineux de la décision d’expulser le nouvel ambassadeur d’Iran n’a pas été évoqué, le fait que le Conseil se soit réuni montre une volonté réelle chez les deux camps, et surtout chez le tandem chiite, de ne pas aller jusqu’au bout dans ce conflit et de ne pas faire chuter le gouvernement. Il est clair qu’il y avait une volonté des deux côtés de donner un peu de temps aux protagonistes pour tenter de trouver un compromis « à la libanaise » et, surtout, de ne pas aller vers une rupture totale entre les différentes composantes.
C’est pourquoi, dans une sorte d’accord tacite, le cinquième ministre chiite du gouvernement, Fadi Makki, a décidé d’assister à la réunion, moyennant le fait de ne pas aborder le dossier de l’ambassadeur iranien dans les débats. Sa présence à la réunion a donc sauvé la cohésion du gouvernement en permettant à toutes les communautés d’y être représentées. Mais en même temps, elle peut être considérée comme un coup porté au tandem chiite, qui ne représente plus seul sa communauté. D’ailleurs, le président de la Chambre, Nabih Berry, ne s’est pas privé de critiquer cette participation, tout en reconnaissant discrètement qu’il apprécie le fait que ce sujet n’ait pas été abordé dans le cadre de cette réunion.
Mais ce petit laps de temps gagné ne rend pas le problème moins grave. Surtout avec l’approche de l’expiration du délai accordé à l’ambassadeur pour quitter le territoire libanais, dimanche soir. Il est clair, à cet égard, que le président de la Chambre se veut le fer de lance de ceux qui réclament la non-exécution de la décision du ministre des Affaires étrangères, devançant presque le Hezbollah. Ce dernier a certes vivement condamné la décision et a même appelé à une manifestation de solidarité avec Mohammad Reza Chibani devant le siège de l’ambassade d’Iran jeudi. Mais il n’a toutefois pas vraiment pris de mesures concrètes d’escalade.
Pour certains, le fait que le Hezbollah se contente jusqu’à présent de déclarations, sans action directe, montre l’étendue de sa faiblesse et son incapacité à imposer sa volonté même au gouvernement, puisqu’il ne peut même plus jouer la carte du consensus confessionnel en poussant ses ministres à démissionner.
Mais pour le Hezbollah, l’heure n’est pas encore venue de jouer toutes ses cartes. Le scénario de la chute du gouvernement n’est pas encore envisagé dans ses milieux. Tout simplement parce que, de son point de vue, il ne servirait à rien. Le Hezbollah a en effet toujours en tête le scénario de la démission des ministres chiites du gouvernement présidé par Fouad Siniora en 2008 qui n’a pas empêché ce gouvernement de continuer à exercer ses fonctions, jusqu’à ce que le Hezbollah réagisse sur le terrain, en menant son coup de force du 7 mai 2008. Aujourd’hui, pour le parti, le moment n’est pas propice à ce genre d’opération. C’est pourquoi il préfère laisser la place à la possibilité d’un compromis tacite. Dans le contexte actuel, le Hezbollah préfère donc laisser faire en donnant toutefois des avertissements à l’État et aux responsables pour qu’ils n’aillent pas trop loin, quitte à être accusé par certaines parties d’être devenu trop faible.
Deux considérations poussent le Hezbollah à adopter cette position. D’abord, le fait qu’il est actuellement totalement pris par la guerre qui se déroule au sud du Liban. Comme le disent ses responsables, la parole est actuellement au terrain. C’est lui qui décidera si le Hezbollah continuera à être un élément important du paysage libanais ou si, au contraire, il est appelé à en disparaître. L’enjeu de la bataille qui se déroule actuellement au Sud est donc décisif pour lui et il ne veut en aucun cas être détourné du terrain. Il préfère laisser le président de la Chambre en première ligne. Que lui apporterait aujourd’hui la chute du gouvernement, si ce n’est le fait de disperser son attention et de l’obliger à s’occuper de questions qui ne devraient pas être prioritaires ? « Un jour, disent des sources du Hezbollah, ce sera le bon moment pour faire chuter le gouvernement et pour pousser à la formation d’une nouvelle équipe ayant un rapport de force différent. Mais ce n’est pas le cas aujourd’hui et ce gouvernement, en dépit des reproches que nous lui faisons, reste mieux que la présence d’un gouvernement démissionnaire… »
La seconde considération, c’est que le Hezbollah est conscient du fait que certains partis, probablement poussés par des capitales étrangères, veulent à tout prix l’entraîner dans un conflit intérieur. D’une part pour lui faire perdre l’appui populaire qui subsiste, et d’autre part pour l’affaiblir et le pousser à détourner son attention de ce qui se passe au Sud. Ce qui devrait alors permettre à Israël d’occuper une partie du Sud et provoquerait, en quelque sorte, sa sortie totale du paysage libanais. Ces considérations ne signifient pas qu’il laissera passer la décision d’expulser l’ambassadeur Chibani, mais il préfère donner encore du temps à ceux qui cherchent une issue qui sauve la face de l’État sans pour autant passer à l’application de la décision.



