Scarlett HADDAD
Dans cette période particulièrement délicate, l’armée libanaise est aux premières lignes et subit des pressions énormes de tous les côtés, tant de l’intérieur que de l’extérieur. Fidèle aux consignes traditionnelles de discrétion et peu accoutumée à la transparence, la troupe communique peu sur son action et ses problèmes, mais elle est clairement au cœur d’un terrible dilemme, sans véritablement avoir les moyens de trancher.
Le pouvoir politique prend des décisions, en « rejetant la balle dans le camp de l’armée », estime un officier qui a requis l’anonymat. C’est ce qui s’est passé avec les décisions du gouvernement sur le monopole des armes, les 5 et 7 août 2025. À ce moment-là, l’armée a établi un plan en cinq phases qui a « sauvé la face à l’État libanais », ajoute cet officier. Lorsqu’il a exposé ce plan devant le Conseil des ministres, le commandant en chef de l’armée, le général Rodolphe Haykal, avait bien expliqué qu’une fois la première phase concernant la zone au sud du Litani achevée, il sera difficile de passer à la deuxième sans avoir obtenu deux choses : d’abord des pressions sur les Israéliens pour qu’ils se retirent des positions occupées le long de la frontière, et ensuite des moyens à la fois techniques et financiers pour pouvoir accomplir cette mission. Le général avait même essayé de gagner du temps en fixant le début de la deuxième phase concernant la région au nord du Litani au mois de mars 2026, afin qu’au moins une partie des conditions demandées soit réalisée. En vain, la guerre ayant devancé tous ces efforts.
Toutefois, à ceux qui critiquent l’armée en l’accusant de ne pas avoir bien mené la première phase, en laissant le Hezbollah garder une partie de ses moyens sur place, des experts militaires qui connaissent le terrain répondent que ce n’est pas le cas. Aujourd’hui, les tirs de missiles du Hezbollah se font à partir de la zone au nord du Litani, selon eux, et les combattants qui se battent sur les premières lignes ne disposent pas d’armes lourdes. Les Kornets et les katiouchas qu’ils utilisent sont facilement transportables. De plus, il n’a jamais été question d’interdire aux habitants de la région de s’y rendre, même s’ils sont membres du Hezbollah. Maintenant, il est possible qu’il existe des caches d’armes que l’armée n’avait pas trouvées, et c’est pourquoi, d’ailleurs, elle avait déclaré avoir achevé 90 % du travail dans cette zone. Aujourd’hui, les Israéliens ont d’ailleurs l’intention d’avancer et l’armée n’a pas les moyens de les en empêcher. Elle fait de son mieux, toujours selon ces experts, pour renforcer ses positions dans cette zone, en particulier dans les villages à majorité chrétienne, où les habitants sollicitent son aide pour rester sur place, mais elle n’a pas d’instructions politiques pour affronter les Israéliens, et même si elle le voulait, elle n’en a pas les moyens.
Le manque de moyens donne l’impression à la troupe que tout ce qui lui est demandé actuellement, c’est d’affronter le Hezbollah, quitte à plonger le pays dans des troubles internes. Ce n’est pas tant par crainte d’une scission au sein de l’armée que par un manque de moyens conséquents. Si les Israéliens, avec tous leurs moyens, n’ont pas réussi à détruire l’arsenal du Hezbollah au cours de plus de 16 mois de bombardements violents, comment l’armée libanaise pourrait-elle le faire ? « Sans parler du fait que ces combattants se battent pour leurs terres, leurs villages et leurs maisons, même si c’est aussi sous l’injonction de l’Iran », souligne l’officier cité plus haut. Un conflit entre l’armée et le Hezbollah serait donc appelé à durer et serait terrible pour le pays.
L’armée sait même que c’est le « scénario préféré des Israéliens », dit-il. De même, certains responsables occidentaux et arabes poussent dans ce sens, selon lui. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle dans toutes les rencontres à l’étranger, que ce soit à Washington, au Caire ou même à Riyad et à Paris, Rodolphe Haykal n’a cessé d’expliquer à ses interlocuteurs qu’on ne peut pas placer l’armée devant une équation impossible : « Tuer le Hezbollah et se tuer en même temps », rapporte l’officier. Pour l’armée, la solution devrait être différente. Elle repose justement sur les deux conditions déjà citées : d’abord lui donner les moyens d’agir, puis faire pression sur les Israéliens pour qu’ils se retirent, et alors on pourra lui demander de retirer les armes du Hezbollah. Ce qu’elle fera sans hésiter. Dans ce cadre, des sources proches de l’armée affirment que tout ce qui a été dit sur le dernier voyage de Rodolphe Haykal à Washington est faux. Il a donc été bien reçu et écouté, notamment par les militaires. Mais il semble que la décision réelle était ailleurs.
Désormais, avec la guerre, toutes les cartes se sont mélangées et l’actualité n’est plus de savoir si l’armée va désarmer le Hezbollah, mais comment il faut préserver le Liban face à une nouvelle invasion israélienne. De plus, « les autorités libanaises se sont mises dans une situation difficile en prenant des décisions un peu hâtives pour montrer qu’elles ont repris l’initiative et qu’elles tiennent les rênes du pays, sans prendre la peine de vérifier si l’armée est en mesure de les appliquer », poursuit l’officier. Le Liban sollicite l’aide de la communauté internationale, qui lui répond qu’il doit d’abord appliquer les décisions du gouvernement. Un cercle vicieux dont l’armée se considère victime. Au point que des voix se demandent au Liban à quoi sert cette armée qui ne défend pas les frontières et ne peut même pas désarmer le Hezbollah.
Face à ces critiques, l’armée rappelle qu’elle a mené plusieurs batailles contre des groupes extrémistes, mais il est clair qu’elle ne peut pas faire face aux Israéliens sans un minimum de moyens que nul ne veut lui fournir. Quant au Hezbollah, dans les circonstances actuelles, face au danger imminent d’Israël, l’armée ne peut pas le désarmer, pas en pleine guerre et tant qu’Israël est considéré comme un ennemi, souligne-t-il encore.



