Depuis la nuit de dimanche à lundi, lorsque le Hezbollah a décidé de participer à la guerre en cours aux côtés de l’Iran, les figures proches de cette formation multiplient leurs apparitions sur les chaînes de télévision et les réseaux sociaux pour convaincre les Libanais de la pertinence de cette décision. Leur grand nombre est déjà en lui-même un indice de l’ampleur de la vague de colère, y compris parmi les alliés du parti et au sein de son environnement populaire.
Quelles que soient les circonstances qui ont poussé le Hezbollah à prendre cette décision, celle-ci a bouleversé la vie du pays en quelques minutes, avec les six malheureux projectiles lancés sur le nord d’Israël. Le Hezbollah n’était peut-être pas conscient, au début, de la colère que cette décision allait susciter chez les Libanais, ou bien il pensait pouvoir la circonscrire à ses adversaires traditionnels et à leurs bases respectives. Mais il a dû se rendre à l’évidence : la décision de participer à la guerre a peut-être satisfait son sentiment de solidarité avec l’Iran et avec la cause palestinienne, ainsi que son hostilité envers Israël, mais elle a aussi braqué contre lui les Libanais.
Les figures proches du Hezbollah s’emploient donc à rappeler que les Israéliens ont des ambitions claires au Liban et pour s’en convaincre, il n’y a qu’à évoquer les fameuses déclarations de l’ambassadeur des États-Unis en Israël, Michael Huckabee, dans lesquelles il avait affirmé qu’Israël a le droit d’élargir son territoire aux dépens des pays arabes, dont le Liban. Mais ils ne parviennent pas à convaincre les Libanais que ces missiles permettront au Liban de briser les ambitions israéliennes, notamment sur le territoire libanais. D’abord, même si les Israéliens restent discrets sur l’impact des bombardements chez eux, il y a peu de chances que ces missiles soient de nature à renverser le rapport de forces en présence. Les armes du Hezbollah peuvent-elles rivaliser avec celles qui sont actuellement déployées par les États-Unis et Israël ? Ce n’est apparemment pas le cas. Au contraire, il est de plus en plus question d’avancées israéliennes sur le territoire libanais, qui pourraient même aller jusqu’à revenir à la situation d’avant mai 2000, lorsqu’une partie du Sud était sous occupation israélienne. Si les proches du parti affirment que ce projet existe depuis toujours, les Libanais se demandent, eux, pourquoi il faut toujours donner aux Israéliens le prétexte dont ils rêvent pour agir. D’autant qu’il ne semble pas y avoir véritablement de chances de les faire reculer. Les proches du Hezbollah répondent que la « résistance » a réussi à faire partir les Israéliens du Liban en mai 2000 et pourra donc le faire à nouveau, même si cela devait prendre du temps.
Mais justement, c’est le temps qui manque le plus, car le Liban est un pays sous pression et qui a subi des crises répétées, économiques, politiques et autres depuis des années. Son peuple aspire à souffler un peu en souhaitant que l’État et ses institutions reprennent en main la situation et leur sort. Les Libanais croyaient donc qu’avec le début d’un nouveau mandat et la formation d’un gouvernement qui ne ressemble pas vraiment aux précédents, le processus d’édification de l’État serait en cours et que de nouvelles perspectives s’ouvraient enfin devant le Liban. Mais ils ont le sentiment, aujourd’hui, d’avoir été trompés et l’impression de vivre depuis plus d’un an dans une bulle d’espoir injustifié.
Même le contrôle par l’armée et la force de l’ONU de la zone au sud du Litani n’est plus convaincant, malgré la tournée accomplie par des ambassadeurs étrangers dans cette zone et notamment dans d’anciens tunnels du Hezbollah. Les proches du parti répondent à cela en rappelant que les missiles qu’il est en train d’envoyer ces derniers jours sont lancés depuis la zone au nord du Litani. Ils ajoutent qu’il n’est pas question, pour lui, de rendre ses armes au nord du Litani sans une entente sur la stratégie nationale de défense. Mais aujourd’hui, cet argument ne convainc plus d’autant que les bombardements israéliens s’étendent au Liban, dans de nombreuses régions, montrant au contraire aux Libanais que tant que le Hezbollah existe, il n’y aura aucun lieu sûr. Ce qui crée d’ailleurs des conflits entre les Libanais eux-mêmes et qui fait monter la grogne populaire contre lui.
Cette grogne, c’est justement ce qui fait le plus mal au Hezbollah, qui a longtemps considéré le soutien populaire dont il bénéficiait comme son principal atout. Et la question logique se pose alors : comment n’a-t-il pas pensé au sort de ces gens, de ses proches et de ses partisans, lorsqu’il a pris la décision de participer à la guerre en cours ? Les proches du Hezbollah répondent que les responsables du parti avaient annoncé depuis quelque temps déjà que « sa patience a des limites » et celles-ci sont en train d’être atteintes. Il fallait donc s’attendre à ce qu’il intervienne à un moment donné, surtout qu’il a « patienté » pendant plus d’un an, sans réagir face aux violations israéliennes de l’accord de cessation des hostilités. Mais pourquoi ce « moment » a-t-il été choisi justement lorsque les bombardements israélo-américains contre l’Iran ont commencé et que le guide suprême a été assassiné ? Comment, dans ce cas, le Hezbollah peut-il encore convaincre les Libanais qu’il agit selon un calendrier local et dans l’intérêt du pays, et non pour servir le régime iranien ?



