Scarlette Haddad
Le Liban, de nouveau une scène de confrontation pour les autres ?
Décryptage- L’Etat libanais a beau tenter de prendre ses distances avec « la politique des Axes » et chercher à préserver sa souveraineté, il semble que le Liban soit plus que jamais une scène de confrontation entre les divers protagonistes régionaux et internationaux. Les échanges américano- iraniens, surtout lors de la dernière visite à Beyrouth du ministre des Affaires étrangères de la République islamique, la semaine dernière, en sont la meilleure preuve. C’est effectivement à partir de Beyrouth que le ministre Arakchji a adressé de nombreux messages aux Américains concernant d’une part la solidité du régime iranien, surtout face au vent de contestation populaire et d’autre part, le maintien de son appui au Hezbollah en tant que résistance à l’occupation, selon ses propres termes. Les Américains, le président Donald Trump en tête, ont répondu à leur manière, en multipliant les déclarations de soutien aux contestataires, et celles porteuses de menaces au régime s’il a recours à l’oppression, tout en continuant de réclamer le désarmement du Hezbollah. Cela pourrait rester de simples paroles, mais il faut rappeler que le Liban est une des scènes où les influences contradictoires américaines et iraniennes sont très proches et peuvent à tout moment provoquer des frictions, par Libanais interposés. Jusqu’à présent, les partisans des uns et des autres ne bougent pas sur le terrain et les forces de l’ordre sont en état d’alerte, prêtes à intervenir pour séparer d’éventuels belligérants, mais la tension reste présente, ne serait-ce qu’au niveau des médias et de la population. En effet, jusqu’à présent, au niveau du pouvoir et du gouvernement en particulier, en dépit des positions différentes, la cohésion est préservée. Mais les déclarations dans les médias de partisans du camp pro-américain, sur une volonté israélienne, avec le feu vert du président Donald Trump, de chasser le Hezbollah définitivement du Liban, provoquent une grande colère au sein de la base populaire de la formation chiite, au point que le moindre incident pourrait entraîner des frictions…Cela pourrait d’ailleurs être un scénario possible, de permettre aux Américains et aux Iraniens de s’affronter par Libanais interposés, sans s’impliquer directement…Les deux camps chercheraient à mesurer leurs forces respectives au Liban avant de décider s’ils veulent aller plus loin directement entre eux, ou au contraire se diriger vers un accord.
Toutefois, le conflit ouvert entre les Américains et les Iraniens n’est pas le seul à avoir des répercussions sur l’intérieur libanais. La nouvelle montée de la tension entre la Turquie et Israël, principalement au sujet de la Syrie, suscite aussi des divisions au Liban. C’est d’autant plus grave que les Israéliens sont actuellement en train d’utiliser la carte des minorités en Syrie, pour mettre en difficulté le régime d’Ahmed al Chareh, considéré comme principalement sunnite. Il s’agit là d’une question très sensible au Liban et en Syrie, car elle réveille la crainte des minorités de se sentir écrasées par la majorité sunnite, ce qui affaiblit la cohésion interne dans les deux pays, au point de réveiller les anciens plans de partition, quelle que soit la forme que pourrait prendre celle-ci, sur fond de frustrations confessionnelles. C’est ainsi que les Israéliens ne cessent de répéter ces derniers temps qu’ils se considèrent comme les protecteurs des minorités druzes, alaouites et chrétiennes en Syrie, tout en cherchant à affaiblir le régime d’Ahmed al Chareh et à le présenter comme l’ennemi de ces minorités. Cette incitation israélienne trouve hélas un écho au Liban, notamment dans le Nord du pays, en raison de la proximité entre les fiefs sunnites et alaouites. En effet, si les druzes restent globalement solidaires autour de leurs leaders, les sunnites et les alaouites sont au contraire sensibles aux sirènes de la division. C’est surtout perceptible au Nord du Liban. Cette région se sent très concernée par les développements en Syrie et les portraits du président syrien sont nombreux dans les localités du Nord. Ce n’est pas non plus un hasard si, soudain, la question de la présence au Liban d’anciens responsables du régime Assad est devenue un sujet d’actualité au Liban et une nouvelle source de tiraillements internes. Le président de la République Joseph Aoun a démenti toute activité d’anciens responsables syriens à partir du Liban, mais cette affaire continue de diviser les Libanais et de constituer une nouvelle pomme de discorde. D’ailleurs, des incidents ont eu récemment lieu au Nord, mais les forces de l’ordre ont réussi à les circonscrire rapidement.
Aujourd’hui, il y a encore une nouvelle division qui se profile à l’horizon, celle du conflit ouvert qui a récemment éclaté entre les Saoudiens et les Emiratis au sujet du Yémen. Même si jusqu’à présent, il y a de sérieuses tentatives pour maintenir ce conflit limité au Yémen, il a des répercussions au Liban, où ces deux Etats ont une grande influence. Leurs partisans respectifs se sentent ainsi un peu perdus et les amis d’hier se retrouvent désormais dans des camps adverses. Les partisans des deux camps ne sont certes pas sur le point de déclencher des conflits ouverts entre eux, mais chacun d’eux adhère désormais aux intérêts de celui qu’il défend.
Même le conflit ouvert apparu récemment entre l’Union européenne et les Etats-Unis se répercute au Liban, entre les partisans des deux camps, et surtout au niveau des centres de décision. Mais il n’a pas vraiment d’impact sur la rue.
Dans un monde en pleine mutation, où les conflits éclatent un peu partout sur la planète, le Liban apparaît plus que jamais comme une caisse de résonnance de toutes les dissensions régionales et internationales. Certaines peuvent y mener vers une guerre, alors que d’autres pourraient y provoquer de nouvelles divisions. Mais, dans tous les cas, on perçoit de plus en plus un affaiblissement du sentiment d’appartenance nationale. Désormais, l’absence de conviction d’un destin commun entre les Libanais n’est plus un indice sur l’existence d’une grande diversité. Elle est le signe d’une grande fragilité nationale, en ce moment précis d’incertitudes régionales et internationales, qui favorisent les projets de division du pays, voire de changement dans les cartes et les frontières. En près d’un demi-siècle de turbulences, les Libanais ne semblent hélas pas encore convaincus qu’ils devraient s’unir pour préserver leur pays. Même si l’appui populaire dont bénéficie actuellement l’armée est un élément positif dans ce tableau assez sombre. On peut aussi miser sur le fait que ceux qui utilisent ce pays pour régler leurs différends ne veulent pas aller jusqu’à le faire disparaître…Mais ce que disait Ghassan Tuéni sur « la guerre pour les autres au Liban », en pleine guerre civile, il y a près de 40 ans, est encore valable hélas aujourd’hui.



