Quels messages derrière le dernier bombardement de la banlieue sud ?

Scarlette Haddad

Quels messages derrière le dernier bombardement de la banlieue sud ?

Décryptage- C’est à n’y plus rien comprendre ! Au lendemain du premier bombardement israélien contre la banlieue sud de Beyrouth depuis l’annonce de la trêve le 17 avril et alors que les attaques ont repris dans le détroit d’Ormuz et même contre l’Iran, la tenue d’une réunion dans le cadre des négociations directes entre le Liban et Israël sous parrainage américain est annoncée pour la semaine prochaine. Même le plus naïf des analystes ne peut toutefois nier la probabilité de l’existence d’un lien entre tous ces événements, mais en quoi consiste-t-il exactement et vers quel scénario se dirige le Liban, c’est là que les pronostics divergent.
A ce stade, il est clair que les Israéliens ont lancé leur attaque contre la banlieue sud mercredi soir en toute connaissance de cause. Officiellement, il s’agissait d’un bombardement ciblé destiné à tuer un des chefs de l’unité d’élite Al Radouane du Hezbollah. Et nul n’ignore que les Israéliens se sont depuis le début arrogé le droit de tuer tous les chefs du Hezbollah lorsqu’ils ont des informations précises ou même lorsqu’ils le souhaitent. En d’autres termes, ils ont toute la latitude pour agir selon ce qu’ils estiment être leurs intérêts militaires, quand ils le jugent bon, sans avoir à tenir compte de la trêve en cours. Mais pour bien se protéger contre d’éventuelles critiques, les Israéliens ont annoncé que cette frappe a été exécutée avec l’accord du président américain Donald Trump… lequel avait été qualifié d’ « ami » par le président libanais Joseph Aoun. Même s’il n’y a eu aucune confirmation de la part de Trump, il n’y a pas eu non plus de démenti. Peut-être parce qu’il s’agit d’un détail secondaire, alors que les Etats-Unis se préparaient à annoncer la tenue de la nouvelle rencontre libano-israélienne, dans le cadre des négociations directes entre les deux pays.
Mais comme dans des circonstances aussi délicates et compliquées, on peut difficilement croire que le moindre développement est le fruit du hasard, on peut donc se dire que Netanyahu a soigneusement choisi son timing pour agir et pour s’exprimer.
D’abord, le premier ministre israélien était certainement au courant des préparatifs pour la tenue d’une nouvelle réunion entre les délégations libanaise et israélienne sous parrainage américain et il a voulu montrer à l’avance qu’il n’est pas question de s’attendre à un cessez le feu véritable entre les deux pays car Israël a l’intention de poursuivre ses attaques lorsqu’il sent que c’est nécessaire pour lui. De même, en affirmant que le président américain a donné son aval à l’opération contre un chef du Hezbollah dans la banlieue sud, Netanyahu a voulu montrer qu’il agit en harmonie avec les Américains et, par conséquent, les Libanais ne peuvent pas espérer le moindre changement dans cette situation.
Dans ce même contexte, Netanyahu veut aussi montrer aux Libanais qu’ils ne peuvent pas compter sur d’éventuelles « garanties américaines », car au final, c’est avec l’appui des Américains qu’il a imposé le droit d’Israël à frapper lorsqu’il se sent menacé. D’une certaine façon, Netanyahu voudrait ainsi devancer la demande que compte présenter le Liban à la réunion prévue la semaine prochaine, d’un cessez le feu total. Certains analystes vont même encore plus loin, affirmant que Netanyahu chercherait essentiellement à torpiller le processus de négociations prévu avec le Liban, tout simplement parce qu’il ne veut d’un accord qu’à ses propres conditions. En même temps, ce qui compte pour lui, c’est de briser le tabou qu’a longtemps représenté pour le Liban le fait de parler avec les Israéliens. Il s’agirait donc en quelque sorte, de banaliser les négociations et de les faire traîner au maximum, pour aboutir à un moment donné, après l’affaiblissement total des forces hostiles à tout dialogue avec les Israéliens, à pousser le Liban à accepter un accord aux conditions israéliennes. De plus, les Israéliens, qui suivent avec une grande précision les développements internes au Liban, voudraient aussi semer autant que possible la discorde entre les Libanais. Ils savent ainsi parfaitement que les Libanais sont divisés sur la question des négociations avec eux. Il y a ceux qui rejettent totalement le processus, ceux qui l’appuient et veulent un accord qui mette un terme entre autres à ce qu’ils appellent l’hégémonie du Hezbollah sur le Liban et sur l’Etat libanais et ceux enfin qui acceptent l’idée à condition que les décisions finales soient en faveur du Liban et de ses réclamations. C’est justement cette dernière partie, qui est peut-être la plus importante au niveau de la population, que Netanyahu veut discréditer pour laisser face à face les deux groupes extrêmes et aggraver ainsi la division des Libanais et le conflit interne entre eux.
C’est donc comme si les Israéliens voudraient saboter le processus des négociations avec le Liban, pour empêcher ce dernier d’obtenir des conditions plus avantageuses. Ils préfèreraient donc poser autant d’entraves que possible, pour faire traîner les choses en attendant de pouvoir achever la destruction totale de la menace que représente le Hezbollah, en multipliant les bombardements et en poussant vers l’aggravation de la division interne au Liban.
Selon les proches du Hezbollah, il y a aussi une autre dimension dans le message lancé à travers le dernier bombardement de la banlieue sud. Il s’agirait, pour les Israéliens, selon cette approche, d’entraver le processus de négociation entre l’Iran et les Etats-Unis, car la grande crainte des Israéliens serait qu’il y ait un accord entre ces deux parties qui englobe un cessez le feu au Liban. Ce qui obligerait les Israéliens à accepter un accord au Liban qui ne prévoit pas la destruction du Hezbollah. Pour éviter un tel scénario, les Israéliens veulent utiliser toutes les cartes possibles, pour tenter d’abord d’arracher la carte libanaise à l’Iran et, au cas où cela s’avère difficile, sinon impossible, d’empêcher la conclusion d’un accord au Liban et avec l’Iran. Finalement, la partie qui a le moins intérêt à la conclusion d’un accord, c’est bien Israël. Il voudrait que les Américains détruisent toutes les capacités militaires et économiques de l’Iran, à défaut de renverser le régime, tout en le laissant agir librement au Liban sur deux fronts : celui du sud et celui de la discorde interne.
La dernière frappe contre la banlieue sud de Beyrouth résumerait donc cette volonté israélienne à la fois d’entraver la possibilité de la conclusion d’un accord entre l’Iran et les Etats-Unis, tout en compliquant au maximum la mission de la délégation libanaise aux négociations prévues à Washington.