Scatlette Haddad
Scatlette Haddad
Entre Baabda et Haret Hreik, place à l’apaisement
Décryptage-La visite du chef du bloc de la résistance Mohammed Raad accompagné de son adjoint Ahmed Mohanna à Baabda n’a pas surpris les milieux politiques qui s’attendaient plus ou moins à une tentative de rapprochement après le froid qui a frappé les relations entre la présidence et le Hezbollah. Par contre, ce qui a surpris ces mêmes milieux ce sont les propos de Raad en sortant de Baabda. Dans ce qui paraissait être une déclaration préparée à l’avance, hajj Mohammed s’est voulu positif qualifiant la rencontre de « franche et responsable ». Mais ce qui a le plus surpris c’est qu’il a déclaré que le Hezbollah « tient à l’entente et à la coopération pour réaliser les objectifs de tous les Libanais et pour que l’Etat puisse assumer la responsabilité de la souveraineté du pays, quitte à le soutenir lorsque le besoin s’en fera sentir ». Même si la formule est nuancée, le contenu reste clair et il montre que le Hezbollah est convaincu que c’est à l’Etat d’assurer la souveraineté du pays et il annonce franchement vouloir coopérer dans ce but.
Cette déclaration qui devrait résumer l’esprit de la rencontre de Baabda intervient après le discours qui a été considéré comme violent du secrétaire général du Hezbollah dans lequel il avait laissé entendre que la formation étudiait les possibilités et la forme de soutien à l’Iran si ce pays était attaqué…Elle intervient aussi après les critiques adressées par la base populaire du Hezbollah au chef de l’Etat suite à des déclarations considérées comme injustes, voire désobligeantes, à l’égard de la formation. Le chef de l’Etat avait qualifié le Hezbollah de « groupes armés » et il avait affirmé que l’armée avait « nettoyé » la région au sud du Litani de toute trace de leur présence. Ce qui avait soulevé une vague de protestation et même poussé des figures médiatiques dans la mouvance du Hezbollah à s’en prendre au chef de l’Etat, qui a réagi selon ses prérogatives en déclenchant un processus juridico-sécuritaire à leur encontre.
La tension est immédiatement montée dans la rue et les adversaires du Hezbollah ont soutenu le chef de l’Etat, augmentant encore plus la polémique, sur fond de passage inéluctable à la seconde phase du plan de l’armée pour le monopole des armes qui est censée porter sur la région au Nord du Litani. On aurait ainsi cru le pays au bord de l’explosion interne, en plus de la tension régionale et des menaces israéliennes.
Mais les deux parties se sont empressées de laisser entendre qu’elles souhaitent mettre un terme à cette tension qui ne sert pas les intérêts du pays, en cette période particulièrement délicate. C’est alors que le président de la Chambre Nabih Berry a décidé d’intervenir… Mais il devait commencer par apaiser ses propres relations et celles du mouvement Amal avec le Hezbollah. Des rencontres ont eu en effet lieu à plusieurs niveaux, d’abord entre lui et des responsables du Hezbollah, et ensuite entre des responsables des deux formations, notamment au sud, avant d’aboutir à une annonce solennelle d’alliance entre les deux mouvements pour les élections législatives dans toutes les circonscriptions.
Cette démarche achevée, Nabih Berry a décidé de se tourner vers Baabda et vers le Sérail et il a décidé de tenter de rapprocher les points de vue entre eux, dans le but de faire baisser la tension. Il avait avec lui, le principal conseiller du chef de l’Etat le général André Rahal qui, depuis le début, suit de près les relations entre les deux parties et veille à maintenir le dialogue ouvert…Berry a ainsi expliqué à ses interlocuteurs les difficultés que traverse actuellement la communauté chiite qui vit dans la crainte et la précarité, sans pouvoir revenir dans ses villages ou réparer ses maisons, avec la menace d’être pointée du doigt ou de faire l’objet de sanctions et la peur d’être obligée à quitter sa terre et peut-être même son pays. Cette communauté se sent en effet injustement traitée alors qu’elle a consenti de nombreux sacrifices et il faudrait donc essayer de la comprendre au lieu de la braquer dans des moments aussi délicats… C’est ainsi que juste après la démarche de Berry, le gouvernement a décidé de lancer le début de la reconstruction des localités détruites au sud, en adoptant un mécanisme précis. Même s’il a besoin de fonds pour fonctionner, ce mécanisme a été considéré comme un pas en direction de la communauté chiite, qui l’a perçu ainsi. Dans ce sillage, le chef de l’Etat a reçu récemment une délégation des habitants des localités frontalières et il leur a assuré que l’Etat considère la reconstruction comme une de ses priorités. Joseph Aoun a exprimé ainsi sa compréhension pour les difficultés traversées actuellement par les habitants de ces localités en les assurant du soutien de l’Etat. De même, le Premier ministre s’apprête à se rendre au sud au cours du week end.
Avec ces démarches, le chemin de Baabda est devenu tout à fait praticable pour hajj Mohammed Raad et la rencontre avec le chef de l’Etat s’est déroulée dans les meilleures conditions possibles. Raad a ainsi reconnu que le Hezbollah se tient derrière l’Etat dans la réalisation de la souveraineté. Ce qui peut être considéré comme un pas en direction de l’Etat et une volonté de coopérer avec lui dans ce domaine et dans celui de la défense du Liban. Selon des sources proches des deux parties, au cours de cette rencontre, il a été longuement question de ce que compte faire le Hezbollah en cas d’attaque américaine contre l’Iran et ce dernier aurait réitéré la position annoncée par Naïm Kassem à ce sujet. Autrement dit, le Hezbollah se sent concerné, mais il étudiera le moment voulu sa réaction. En fait, le Hezbollah a laissé entendre qu’il ne songerait pas à attaquer le premier mais si les Israéliens décidaient de le frapper il pourrait riposter, assurant toutefois qu’il se tient derrière l’Etat…
Au final, il est clair que le Hezbollah préfère rester actuellement dans le flou, sans doute pour laisser les Israéliens dans le doute mais aussi parce qu’il n’a pas encore fait son choix et qu’il préfère attendre les développements sur le terrain. Mais Raad a tenu à ce que ses propos soient apaisants et positifs, sous le plafond de l’Etat, car il est convaincu que son parti n’a pas intérêt, en ce moment précis surtout, à couper les ponts avec les responsables, qu’il s’agisse du président de la République de l’Etat ou du chef du gouvernement, alors qu’il a plus que jamais besoin d’être entouré par l’Etat et par ses institutions. IL veut donc à la fois ne pas braquer les responsables et calmer ceux qui, au sein de sa propre base, désapprouvent ce qu’ils considèrent comme une capitulation…Les divergences entre le Hezbollah et les responsables n’ont sans doute pas été réglées, mais ce dernier a réitéré sa décision de ne pas se laisser entraîner dans des confrontations internes. Reste à savoir comment il compte s’y prendre pour y arriver…



