Décryptage-Au moment où un vent (violent) de contestation souffle sur la République islamique dans toutes ses provinces, le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Arakchji entame une visite officielle à Beyrouth, en tant que première étape d’une tournée dans plusieurs Etats de la région. Comme à chaque fois qu’un responsable iranien se rend au Liban, la visite est porteuse de nombreux messages, mais celle-ci l’est encore plus que les précédentes.
Elle intervient d’abord à un timing particulièrement délicat, pour l’Iran, pour le Liban, pour la région et peut-être même pour le monde entier, où on a le sentiment que de grands changements se préparent.
Concernant le Liban, la visite de Arakchji intervient dans un climat de division interne qui s’est concrétisé dans une déclaration il y a quelque temps du ministre des Affaires étrangères Joe Raggi dans laquelle il avait affirmé être prêt à rencontrer son homologue iranien « dans un pays neutre ». Finalement c’est à Beyrouth qu’a eu lieu la rencontre et les deux hommes ont tenu à montrer qu’ils ont discuté avec respect, diplomatie et en toute franchise, se traitant réciproquement « d’ami ». Mais plus important que ce qui, au final, reste un détail, la visite de Arakchji a eu lieu sur fond d’intensification des attaques israéliennes contre le Sud et la Békaa, puisqu’en une seule matinée, il y a eu plus de 30 raids. Ce qui montre bien, d’une façon indirecte, que les Israéliens auraient préféré que cette visite n’ait pas lieu, indépendamment de son contenu, d’autant que l’un des objectifs des développements de cette dernière année était justement d’isoler la République islamique et de détruire le fameux « Axe de la Résistance » qu’elle a patiemment construit au fil des ans et qui passe ( entre autres) par la Syrie et le Liban.
L’un des principaux messages de cette visite est donc celui du refus iranien de reconnaître que « l’Axe de la résistance » est fini et que le Liban, après la Syrie, n’est plus dans sa « zone d’influence ». Certes, selon les informations qui ont filtré sur le contenu des entretiens entre le ministre iranien et les responsables libanais, les échanges ont été axés sur la nécessité de maintenir les relations dans un cadre diplomatique, sur le respect de la souveraineté de chaque pays et sur le refus de toute intervention dans les affaires internes. Mais cela ne remet pas en question l’impact de la tenue de cette visite qui montre d’abord la présence iranienne sur la scène libanaise, en dépit des derniers développements.
D’ailleurs, le ministre iranien avait bien compris que ces sujets seraient évoqués. Il a donc insisté dans ses déclarations sur la volonté de son pays d’établir de bonnes relations avec toutes les composantes libanaises – pas seulement avec la communauté chiite, ou même avec une partie de cette dernière.
Mais l’élément le plus important dans cette visite c’est que Arakchji a tenu à se faire accompagner par une délégation économique. C’est d’ailleurs la première fois depuis au moins deux ans, date du déclenchement de l’opération palestinienne « Le Déluge d’Al Aqsa », qu’une délégation économique iranienne de cette importance se rend au Liban. Selon l’avis de nombreux observateurs, cela indique trois choses : d’une part, la concrétisation de la volonté des autorités iraniennes d’élargir le champ de leurs relations au Liban, pour proposer des projets économiques dans plusieurs régions du pays. Ensuite, l’Iran veut faire des propositions concrètes pour la reconstruction du Sud et des autres régions détruites par les bombardements israéliens, dans un message de soutien clair à la communauté chiite et à l’environnement populaire du Hezbollah. Enfin, il s’agit d’une certaine manière de montrer que le soutien iranien au Liban ne se limite pas à l’aspect militaire, en particulier à l’appui au Hezbollah et à sa résistance contre les Israéliens. Il faut préciser que lors de précédentes visites au Liban, les responsables iraniens avaient à plusieurs reprises proposé leur aide dans le dossier de l’électricité, pour la construction notamment de nouvelles centrales électriques qui contribueraient à combler les lacunes dans ce domaine. En 2022, alors que le Liban manquait dramatiquement de fuel pour faire fonctionner ses centrales électriques, l’Iran avait même envoyé des bateaux de fuel qui avaient débarqué leurs cargaisons au port syrien de Banias avant que celles-ci soient transportées au Liban. Cette démarche avait d’ailleurs suscité la colère de l’ambassadrice des Etats-Unis à Beyrouth Dorothy Shea qui avait alors proposé aux autorités libanaises de leur donner une autorisation spéciale en dépit de la Loi César, pour transporter du gaz égyptien et de l’électricité jordanienne vers le Liban. Finalement, cette autorisation n’est jamais arrivée et l’Iran n’a plus envoyé de nouvelles cargaisons… Aujourd’hui, le sujet de la production d’électricité a été de nouveau évoqué, avec en plus des projets économiques plus vastes. Selon des sources libanaises proches de l’Iran, le ministre et la délégation qui l’accompagne ne se font pas trop d’illusions sur la possibilité pour les autorités libanaises d’accepter ces propositions, d’autant que même si la Loi César pour la Syrie a été abrogée, la République islamique reste soumise à des sanctions américaines. Le Liban ne peut donc pas accepter son aide, sans être pointé du doigt par les Américains et faire même l’objet de sanctions. La délégation iranienne élargie a beau proposer des projets concrets, sa démarche est donc plus symbolique qu’effective et il s’agit clairement d’un message adressé aux Etats hostiles au régime des mollahs dans le monde, et en particulier aux Américains et aux Israéliens, pour montrer que celui-ci tient bon et peut, en dépit de la grave crise économique qu’il traverse et qui est à l’origine de la contestation populaire, aider d’autres pays et leur faire même des propositions concrètes. Mais pour certains analystes, cette insistance iranienne sur le volet économique est peut-être annonciatrice d’une approche moins militaire dans le soutien au Hezbollah…
Finalement, les principaux messages de cette visite s’adressent à la fois aux Libanais, et au reste du monde et ils se résument ainsi : ceux qui misent sur la chute du régime iranien se trompent énormément, celui-ci tient bon et continue à avoir sa place dans la région et auprès de ses alliés. Toutefois, cela ne signifie pas qu’il veut la guerre, puisqu’il continue à préférer la voie des négociations, à condition qu’elles respectent son entité et ne constituent pas une capitulation. De même, le régime continue d’appuyer le Hezbollah, mais en même temps, il voudrait privilégier l’aspect économique et la reconstruction, en conseillant de multiplier les efforts en vue d’une entente interne libanaise. Et, à tous ceux qui l’ont sollicité sur cette question, il a assuré que le Hezbollah est maître de ses décisions et l’Iran n’intervient pas à ce niveau. Ce qui se veut un démenti de toutes les estimations selon lesquelles le Hezbollah est plus que jamais sous la coupe des Iraniens, après avoir perdu ses principaux dirigeants…Arakchji n’a pas non plus été précis sur la possibilité d’une nouvelle guerre israélo-américaine contre son pays et contre le Liban… Mais la présence de la délégation économique donne une impression contradictoire avec les pronostics sur l’élargissement des attaques israéliennes.



