Scarlette Haddad
L’affaire « Abou Omar » et ce qu’elle révèle sur la situation de la communauté sunnite
Décryptage-Le feuilleton d’ « Abou Omar et ses 40 victimes » n’est pas encore terminé mais déjà une constatation s’impose : il touche essentiellement la communauté sunnite du pays. D’abord parce qu’Abou Omar et son supposé parrain cheikh Khaldoun Araymet sont de cette communauté et le cheikh est assez influent à Dar el Fatwa et ensuite parce que les personnalités qui ont le plus fait appel à ses services et qui lui ont donné le plus d’argent appartiennent aussi à cette communauté. Sans oublier aussi le fait que le succès de ce scénario incroyable est lié à l’imitation parfaite par Abou Omar de l’accent saoudien, ce qui lui a permis de se faire facilement passer pour un émir proche de la famille royale d’Arabie et de duper ses victimes.
De prime abord, on peut donc se dire que c’est normal que la communauté sunnite soit la principale victime des agissements d’Abou Omar, lui-même originaire d’un village sunnite du Akkar et agissant sur les conseils d’un cheikh de Dar el Fatwa. Mais un examen plus approfondi de cette séquence inédite montre qu’il y a bien plus que cela. Selon des personnalités sunnites du Nord, Abou Omar et son parrain n’auraient pas pu réussir leur coup si la communauté sunnite du Liban, dans son ensemble, n’était pas dans un état d’effritement, ayant perdu ses repères, ses leaders et sa boussole. Et ce scénario incroyable n’aurait pas pu être possible si les grandes figures traditionnelles de la communauté étaient encore là, en pleine activité. Mais le plus important reste encore le fait que cette communauté, traditionnellement tournée vers l’Arabie considérée comme son véritable soutien dans le monde arabe, s’est soudain sentie seule, notamment après le refus saoudien de s’impliquer sur la scène libanaise. La communauté a dès lors eu le sentiment d’être délaissée, voire abandonnée, et cela a fait d’elle une proie idéale pour tous ceux qui ont cherché à combler le vide laissé par les Saoudiens, sans avoir de véritable projet autre que le pouvoir.
Dans cette optique, le scénario d’Abou Omar devient plus logique. D’une part, il a sollicité des personnalités qui n’ont pas de véritable vision politique, en leur offrant en contrepartie d’un plateau de dollars, l’appui saoudien qui peut leur donner la crédibilité qui pourrait leur faire défaut.
Au-delà donc de l’incroyable arnaque réalisée par Abou Omar, c’est toute la communauté sunnite du Liban, perdue et sans leader véritable qui a montré ainsi sa fragilité et ses errances.
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si toute l’affaire Abou Omar a commencé par une tentative de consolider le pouvoir de cheikh Khaldoun Araymet au sein de Dar el Fatwa. Autrement dit les premières tentatives d’Abou Omar et de son parrain ont commencé dans ce milieu religieux, avec ce qui a été appelé « un souhait saoudien » de proroger le mandat de tel cheikh ou de désigner tel autre à ce poste, tout cela, selon les désirs et les intérêts de cheikh Khaldoun Araymet. Cette procédure machiavélique a porté ses fruits au sein de la structure religieuse sunnite et c’est ce qui a donné à ses auteurs l’idée de l’étendre à la classe politique.
Mais, selon des figures sunnites, ce procédé n’aurait pas pu aboutir si les Saoudiens n’avaient pas décidé de se retirer de la scène libanaise et de ne plus s’impliquer ni dans le choix des responsables ni dans la réalisation de différents projets de développements, ni même dans la contribution au financement de l’armée libanaise. C’est d’ailleurs le vide qu’ils ont laissé au niveau de la scène politique sunnite qui a ouvert les appétits, sachant que depuis leur retrait la plupart des parties politiques libanaises attendent leur retour, et cherchent à déceler dans leurs moindres déclarations une volonté de retrouver leur influence au Liban. Depuis 2019, dans la foulée du mouvement de protestation populaire, les Saoudiens ont en effet officiellement déclaré leur intention de ne plus investir au Liban, ni en argent, ni en projets, ni en hommes. Mais depuis cette date aussi, on entend régulièrement parler dans les médias d’une volonté saoudienne de lever ne serait-ce que partiellement l’interdiction d’investir au Liban. Il y a certes eu des initiatives concrètes, notamment la récente visite d’une délégation d’investisseurs saoudiens au Liban, précédée par la prise en charge du dossier libanais par l’émir Yazid ben Farhane, adjoint du ministre saoudien des Affaires étrangères, épaulé par l’ambassadeur saoudien à Beyrouth Walid al Boukhari. Mais jusqu’à présent, ces initiatives restent à effet limité et une bonne partie de la classe politique libanaise s’emploie à essayer de se rapprocher des Saoudiens. C’est dans ce cadre que l’initiative d’Abou Omar et de son parrain est arrivée à point nommé pour donner aux politiciens qui le souhaitent l’impression de se rapprocher des autorités saoudiennes.
Mais le plus étonnant reste la véritable position saoudienne qui ne s’est jamais prononcée sur cette question, en dépit des sollicitations des médias libanais. L’émir Yazid et même l’ambassade pouvaient-ils ignorer les manigances d’Abou Omar ? N’ont-ils pas eu vent des décisions prises à la fois sur le plan politique et au niveau de Dar el Fatwa en leur nom ? Y a-t-il une autre partie qui serait entrée sur la scène, cherchant ainsi à tirer les ficelles dans la plus grande discrétion, en utilisant Abou Omar pour remplacer petit-à-petit l’influence saoudienne ? Dans certains milieux politiques sunnites, on parle ainsi d’un rôle des Emirats Arabes Unis qui n’ont jamais eu une influence directe ni sur la communauté religieuse sunnite ni sur les politiciens de cette communauté. Abou Omar et son parrain auraient pu ainsi être utilisés… Pour l’instant, il n’y a encore aucune confirmation, mais l’enquête menée par la justice libanaise ne néglige aucune piste. Et, dans les coulisses, il est de plus en plus question de l’existence d’une force occulte qui aurait manipulé Abou Omar et son parrain.
Mais ce qui est sûr, à ce stade, c’est que cette triste affaire qui montre une grande faille au sein de la classe politique libanaise n’aurait pas pu se produire si la scène politique sunnite, qui en est la principale victime, n’était pas dans un état de déficit d’idées et de légitimité au point de faire appel à des émissaires saoudiens ou autres pour combler ces lacunes. IL est clair qu’au cours des six dernières années, depuis le retrait officiel de Saad Hariri de la scène politique, la communauté sunnite ne parvient pas à se ressaisir et à retrouver ses repères. Elle est tiraillée entre de nombreux courants, turc, syrien, égyptien, et ceux des Etats du Golfe, de Tripoli à Saïda et du Akkar à Kfarchouba. L’affaire Abou Omar n’est en réalité que le reflet de ces tiraillements qui neutralisent une communauté parmi les plus importantes du Liban, au moment où ce pays traverse une période très difficile et où il a besoin de toutes ses composantes.



